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EXCLUSIF. Entretien avec Fatou Bensouda, Procureur de la Cour pénale internationale(CPI) : « Lorsque nous sommes dans une situation d’enquête, nous ne ciblons personne spécifiquement. »

EXCLUSIF. Entretien avec Fatou Bensouda, Procureur de la Cour pénale internationale(CPI) : « Lorsque nous sommes dans une situation d’enquête, nous ne ciblons personne spécifiquement. »

Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, République centrafricaine…un nombre de dossiers importants pour des faits constitués comme crimes de guerre et crime contre l’humanité, lors de conflits postélectoraux, violences politiques ou guerres civiles sont sur la table de la Cour pénale internationale. Cette cour suscite des polémiques dans certains milieux politiques africains, du fait qu’elle a dans son collimateur d’anciens chefs d’Etat ou des chefs de guerre. Il y a, au niveau de ces dirigeants, une tendance à privilégier les procès au niveau nationale  pour lesquels personne ne doute des limites en moyens, en indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et des gouvernements, en pressions sur les témoins etc. La  Procureur générale de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, de nationalité sénégalaise, répond ici, en interview exclusive, sur certains de ces dossiers, pour le réseau Afronline/Vita(Italie) comprenant 25 médias africains, dont L’Autre Quotidien du Bénin.

 

Entretien réalisé par Joshua Massarenti pour Afronline/Vita(Italie)

Qu’est-ce qui a rendu l’affaire Bemba si différente des autres dossiers que vous avez traités auparavant ?

 

Dans l’affaire Bemba, c’était la première fois que la Cour tient des commandants pour responsables des actes commis par les soldats placés sous leur ordre dans un pays tiers. Pour cette raison, cette affaire est donc historique et pour la Cour elle-même et pour les victimes particulières qui attendaient que justice soit faite. De mon point de vue, il s’agit-là d’une évolution très significative et importante au niveau de la CPI et plus généralement pour la cause de la justice pénale internationale.

Je pense que c’est aussi un signal très fort envoyé aux chefs militaires pour leur dire qu’ils doivent faire attention. Ce n’est parce qu’ils ont lâché leurs troupes pour qu’elles aillent se battre sur le terrain que plus aucune responsabilité ne pèse sur eux. Au contraire ! La CPI dit que désormais, ils ont une grande responsabilité quant aux agissements de leurs soldats sur le terrain. Je pense que les auteurs de crimes en puissance ou d’autres commandants qui observent la situation en tireront une leçon. J’espère que cette affaire les dissuadera de commettre des crimes similaires.

 

Faut-il s’inquiéter à propos de la RDC, cette année revêtant une grande importance en raison des élections ?

 

Nous poursuivons nos enquêtes en RDC. Nous sommes toujours en train d’étudier les informations reçues et de les analyser au regard des crimes qui pourraient être commis. Bien sûr, nous n’avons rien à voir avec les élections : mon mandat n’est pas politique. Pour ce qui est de la question des crimes qui relèvent de la compétence de la Cour, nous suivons la situation de très près.

Comme vous le savez, nous avons commencé à instruire le procès de Bosco Ntaganda. Il s’est rendu à la Cour de lui-même ; nous avons procédé à une confirmation des charges et maintenant, le procès a démarré. Et nos enquêtes en RDC se poursuivent de manière permanente. Nous avons un mandat d’arrêt en souffrance contre Sylvestre Mudacumura, le commandant suprême présumé des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, pour des crimes commis dans les Kivu ; nous exhortons les acteurs concernés à arrêter et à remettre M. Mudacumura à la Cour.

 

Est-ce que vos enquêtes se concentrent uniquement dans l’Est du pays ?

 

Comme vous le savez, toutes les affaires que nous avons présentées jusqu’ici – Thomas Lubanga, Germain Katanga, Mathieu Ngudjolo et Bosco Ntaganda - sont liées aux crimes qui se sont produits dans cette partie du pays. Comme nous l’avons dit auparavant, nous avons commencé là-bas mais nous ne nous y arrêtons pas. Nous allons aussi nous intéresser à d’autres incidents intervenus dans d’autres parties du pays.

 

En septembre 2014, vous avez décidé d’ouvrir une deuxième enquête en République centrafricaine (RCA) sur des crimes présumés, commis depuis 2012. Où en êtes-vous ?

 

Vous vous souviendrez que lorsque je commençais les enquêtes, j’avais indiqué que j’allais en mener deux parallèlement, soit deux enquêtes en même temps. L’une concernerait la conduite des Séléka et l’autre celle des anti-Balaka. Dès que mon Bureau aura recueilli suffisamment de preuves pour justifier la demande de mandats d’arrêt, nous allons le faire.

 

Et à ce stade, est-ce que ces mandats d’arrêt ont  abouti ?

 

Je crois que nous allons dans la bonne direction. Nous essayons d’être aussi efficaces, minutieux et approfondis que possible dans la collecte de ces preuves, parce que nous parlons à des gens qui ne veulent pas être exposés, comme par exemple ceux qui ont,  peut-être déjà, souffert pendant le conflit. Ce processus prend du temps.

 

S’agissant de la République centrafricaine, quelles sortes de difficultés votre équipe et vous-même rencontrez-vous avec les témoins ?

 

En général, la sécurité des témoins constitue un défi majeur pour mes enquêtes. S’agissant plus particulièrement de la RCA, le pays compte beaucoup de personnes déplacées. Elles sont parties dans des pays voisins et nous devons les atteindre pour obtenir les informations  et les preuves dont nous avons besoin dans le cadre de notre enquête.

 

En ma qualité de Procureur, je dois veiller à ce que chaque témoin avec qui nous traitons soit à l’abri de toute manipulation ou intimidation. La protection des témoins prend du temps car nous enquêtons sur des affaires très complexes dans lesquelles peuvent être impliqués beaucoup d’auteurs, d’innombrables victimes et des cas très graves de crimes de masse. Dans l’intervalle, vous devez être en mesure de présenter un dossier solide aux juges de la CPI.

 

Comment garantir la crédibilité des témoins ?

 

C’est un processus très complexe. Il faut d’abord s’assurer que la personne avec qui vous parlez est un témoin susceptible de vous donner des informations valables. Ces informations doivent ensuite être recoupées : vous devez rechercher des éléments aptes à corroborer toute information que vous recevez, ainsi que sa véracité et comment elle cadre avec le reste. Ces techniques permettent aux enquêteurs de s’assurer qu’ils ont les bonnes preuves ainsi que les informations correctes qui ont été pleinement corroborées et testées pour leur validité, avant de les porter devant les juges de la CPI.

 

La RCA a élu un nouveau chef d’État, Faustin Archange Touadéra. Qu’attendez-vous des nouvelles autorités centrafricaines ?

 

Parlons d’abord du gouvernement intérimaire. Laissez-moi vous rappeler qu’ils ont sollicité l’intervention de la CPI et qu’ils nous ont saisis. La Présidente par intérim Catherine Samba Panza a été très coopérative, parce qu’elle croit en la justice et en la reddition de comptes. Elle a été très claire en affirmant que les auteurs de crimes en RCA doivent être tenus pour responsables, et elle a fait montre d’une coopération exemplaire pour faciliter le travail de la Cour. C’est ce que j’attends des nouvelles autorités de la RCA une fois qu’elles ont officiellement pris fonction.

 

Récemment j’ai effectué une mission au Tchad, où j’ai rencontré le Président Idriss Déby. J’ai eu la chance d’y rencontrer également le nouveau Président élu Faustin-Archange Touadéra, lui aussi en visite dans le pays. J’ai cherché à le rencontrer pour une courte réunion afin d’expliquer notre travail en RCA et de solliciter son soutien. Il m’a assuré qu’il était aussi très attaché à la justice et à la reddition de comptes et que, dès que son gouvernement sera formé, il coopèrera pleinement avec la CPI sur le terrain. J’en suis ravie et c’est ce que j’attends d’eux.

 

De quoi des leaders anti-Balaka tels que Patrice-Edouard Ngaisona, Joachim Kokaté, Romaric Vomitiadé ou Alfred Yekatombé pourraient-ils éventuellement être accusés ?

 

Lorsque nous sommes dans une situation d’enquête, nous ne ciblons personne spécifiquement. Si les preuves nous orientent vers la personne la plus responsable, alors nous poursuivons cette personne. Cependant, il ne s’agit pas simplement d’identifier des dirigeants et de décider de les poursuivre. Ce n’est pas ainsi que nous menons nos enquêtes. Nous devons d’abord recueillir des preuves et les recouper, savoir quels crimes ont été commis et qui, selon nous, est pénalement responsable individuellement des plus graves exactions. 

 

En mars, la Chambre préliminaire de la CPI a confirmé l’inculpation pour crimes de guerre que votre bureau a présentée contre M. Ahmad Al Faqi Al Mahdi, et a renvoyé ce dernier en jugement pour avoir attaqué les monuments et bâtiments historiques consacrés à la religion à Tombouctou, entre le 30 juin et le 10 juillet 2012, notamment la Grande Mosquée Sidi Yaya de Tombouctou. Quelle est la particularité de cette affaire et qu’attendez-vous de ce procès ?

 

La destruction de monuments et bâtiments historiques consacrés à la religion est l’un des crimes les plus graves en vertu du Statut de Rome, parce qu’il s’agit de la destruction de l’identité et du patrimoine d’un peuple. La perte a dépassé les frontières locales. L’ampleur de la perte de ces symboles physiques irremplaçables de l’histoire et de la culture a été ressentie par toute l’humanité, et aux dépens des générations futures. Al-Mahdi a été livré à la Cour par les autorités du Niger – un autre État partie en collaboration avec le Mali lui-même. M. Al Mahdi a exprimé explicitement devant les juges de la CPI, et en présence de ses avocats, son souhait de plaider coupable. C’était la première fois qu’un suspect exprime son intention de plaider coupable d’une conduite criminelle pour laquelle il est poursuivi par mon Bureau. Un tel aveu de culpabilité, prévu à l’article 65 du Statut de Rome, constituera un jalon important dans l’histoire de la CPI. L’affaire sera portée sous peu devant une Chambre de première instance de la Cour. Il incombera aux juges désignés de cette Chambre de décider de la marche à suivre dans cette affaire, à la lumière de l’intention établie de Mahdi d’admettre sa culpabilité.

 

Comment se fait-il que vous limitiez le procès uniquement à la destruction de bâtiments historiques et religieux ? Al Mahdi a également commandité des lapidations, des crimes sexuels…

 

Dans le cas d’Al-Mahdi, les preuves que nous avons recueillies pour les crimes présumés sont très solides, à savoir la destruction de monuments religieux et d’autres sites religieux. Pour cette raison, nous avons procédé à cette inculpation devant les juges. Cela ne nous empêchera pas, si nous avons des preuves suffisantes pour d’autres crimes qu’il aurait commis, de rajouter d’autres chefs d’accusation. Comme je l’ai dit, ce crime a un impact sur l’identité d’un peuple, qui est un élément capital de la vie d’une communauté. Il ne s’agit pas seulement de Tombouctou, mais de toute une région. Nous avons vu par exemple les réactions de l’Algérie, pleurant la destruction de ces bâtiments historiques. Ce sont des sites protégés par l’UNESCO, c’est donc un patrimoine pour le monde et l’humanité. Nous voulons envoyer le message selon lequel vous ne pouvez pas impunément attaquer et détruire ces importants bâtiments consacrés à la religion et à l’histoire.

 

Après les crimes de 2012, allez-vous inscrire quelqu’un d’autre au banc des accusés ?

 

Ce n’est pas la seule affaire que mon Bureau portera devant la Cour contre les auteurs de crimes au Nord Mali. Mon enquête se poursuit en relation avec tous les crimes décrits sous le Statut de Rome et, en fonction des preuves, d’autres affaires peuvent être portées devant la Cour.

 

Plus de 300 personnes suspectées d’appartenir à des groupes islamiques tels qu’Ansar Dine, Al Qaïda au Maghreb islamique, etc. sont actuellement détenus à la Maison d’Arrêt de Bamako. Leurs procès ne semblent pas être une grande priorité. Que peut faire la CPI pour éviter que les prisonniers croupissent dans les geôles en attendant leurs procès ?

 

On ne peut pas s’attendre à ce que la Cour et mon Bureau jugent toutes les affaires qui découlent d’un conflit. Ce n’est pas la vocation de la CPI, et c’est pourquoi l’une des règles du Bureau consiste à axer les poursuites contre les auteurs les plus responsables. Cependant, des tentatives doivent également avoir lieu au niveau national pour traduire en justice les personnes impliquées dans le conflit et les auteurs présumés de crimes. C’est notre seule façon de réduire considérablement l’impunité. La CPI se penchera sur les dossiers impliquant des crimes plus graves, mais les autorités compétentes nationales doivent également prendre des initiatives pour traduire les auteurs hors de portée de la CPI.

 

C’est comme ça que le système doit fonctionner : se compléter les uns les autres. Nous ne pouvons qu’encourager les autorités maliennes à mener leurs procès, et nous avons toujours affiché notre volonté de partager des informations, mais tout le monde doit mettre la main à la pâte.

 

Est-il possible que les autorités maliennes transfèrent les dossiers les plus complexes à la CPI, si elles ne peuvent pas les gérer elles-mêmes ?

 

Je dois insister sur le fait que nous menons nos propres enquêtes en toute indépendance. S’il s’agit d’une personne que la CPI surveille déjà sur le terrain, et que nous disposons déjà de preuves, nous pouvons alors prendre le dossier en main. Sinon, nous ne pouvons pas nous reposer exclusivement sur les enquêtes du Mali ou d’une autre juridiction.

 

Concernant le Burundi, vous venez d’ouvrir un examen préliminaire. Pensez-vous avoir suffisamment d’informations pour ouvrir une enquête ?

 

En ce qui concerne le Burundi, je suis de près la situation depuis les actes de violence qui ont éclaté en avril 2015, et j’ai appelé à plusieurs reprises tous les acteurs impliqués dans ces incidents à s’abstenir de toute violence. J’ai prévenu que quiconque serait suspecté d’avoir commis des exactions relevant de la compétence de la Cour pénale internationale pourrait être tenu responsable individuellement.

 

Lors de la crise au Burundi, plus de quatre cent trente personnes ont été tuées, au moins 3.400 personnes arrêtées et plus de 230 000 Burundais forcés de chercher refuge auprès des pays voisins. Mon Bureau a examiné les communications et les rapports sur les massacres, l’emprisonnement, la torture, le viol et d’autres formes de violence sexuelle, ainsi que les cas de disparitions forcées. Parce que tous ces actes semblent relever de la compétence de la CPI, j’ai décidé d’ouvrir un examen préliminaire sur la situation au Burundi depuis avril 2015.

 

Un examen préliminaire n’est pas une enquête. Il s’agit d’examiner les informations disponibles dans le but de déterminer si les critères juridiques applicables sont remplis pour l’ouverture d’une enquête de la CPI. En vertu du Statut de Rome, le traité qui régit cette Cour, je dois, en tant que Procureur, tenir compte des questions de compétence, de recevabilité et des intérêts de la justice. Nous accordons une attention particulière à toutes les conclusions et opinions transmises au Bureau lors d’un examen préliminaire, dans le respect strict des exigences du Statut de Rome. Comme dans toutes nos activités, nous procédons à cette analyse de façon indépendante et impartiale.

 

Nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi vous avez attendu autant de temps pour ouvrir un examen préliminaire…

 

Je comprends l’impatience des gens. Ils veulent que nous travaillions à la va-vite, que nous agissions du jour au lendemain. Mais, comme je le dis toujours, nous sommes dans un processus très minutieux. Tout bien considéré, il s’agit quand même d’allégations de crimes très graves. Il pourrait y avoir des informations relevant du domaine public mais celles-ci doivent être examinées minutieusement pour nous assurer que nous disposons des éléments requis pour statuer à cet égard. Le rythme est lent, mais c’est ainsi que nous devons procéder pour faire le travail de manière appropriée.

 

Le Statut de Rome ne prévoit aucun délai quant à la décision d’entamer des examens préliminaires. Je prendrais ma décision s’il y a une base suffisante, en droit ou en fait, pour ce faire. Si les critères juridiques sont réunis, je peux demander aux juges de la CPI l’autorisation d’ouvrir une enquête. Ou bien, en l’absence de base permettant de poursuivre, je peux décider de ne pas ouvrir une enquête. Mon bureau va également coopérer avec les autorités burundaises pour discuter et évaluer les enquêtes et poursuites pertinentes au niveau national.

 

Lors du dernier Sommet de l’UA qui s’est tenu à Addis Abeba en janvier, des dirigeants africains ont soutenu une proposition kenyane poussant à un retrait de la Cour pénale internationale, affirmant de nouveau qu’elle cible injustement le continent. Pensez-vous que cela va se concrétiser ?

 

J’espère que non. Ce qui se passe véritablement aujourd’hui, c’est toute cette perception inexacte créée autour de la CPI, à savoir que la CPI cible injustement l’Afrique et, par conséquent, ils doivent se retirer de la Cour. Cependant, si vous vous en tenez à la réalité, cette perception ne s’appuie pas sur les faits pertinents sur le terrain. Prenez les dossiers sur lesquels nous travaillons en ce moment. Ils découlent de cas soumis à la CPI par des Africains qui nous demandent d’intervenir. Si vous considérez le soutien particulier que nous recevons des pays africains, non de l’Union africaine en tant que bloc, vous verrez que les États africains coopèrent beaucoup avec nous.

Même des États non signataires coopèrent avec la CPI. Partant des raisons ayant présidé à la création de la CPI et des valeurs de l’Acte constitutif de l’Union africaine, vous verrez que nous avons les mêmes positions sur la lutte contre l’impunité et la nécessité de se pencher sur les exactions de masse commises contre des citoyens. Ce que nous devrions faire en tant qu’entités séparées respectant chacune le mandat de l’autre, c’est de nous entraider dans l’éradication de ces crimes sur notre continent. Pour ce faire, nous devons nous unir et dire que nous ne tolérerons plus l’impunité. La CPI jouera son rôle et l’UA fera de même.

 

Cette menace de retrait -- et là je parle en tant qu’Africaine et non en qualité de procureur -- est un recul pour le continent. Si nous laissons cela se produire, cela signifie que nous croyons qu’il n’y aurait plus de reddition de comptes- du moins pour certaines personnes - pour les crimes qu’elles ont commis sur le continent.

 

Ne l’oublions pas, l’Afrique a joué un grand rôle dans la création de la CPI et le démarrage effectif de son travail. Les dirigeants africains ont opté pour l’État de droit plutôt que le conflit en soumettant des cas à la CPI. Ce sont là les avancées et la trajectoire que nous devons suivre et non penser à un retrait de la CPI, surtout pour des motifs infondés.

 

Mais pour nombre d’Africains, la CPI ne condamne que des Africains…

 

Il convient de considérer l’ensemble des affaires inscrites au rôle de la Cour. Bien sûr que notre travail a commencé en Afrique. Je ne vais pas le nier. Nous avons commencé en Ouganda, en RCA et en RDC parce que ce sont ces pays qui ont, en premier, décidé de soumettre des dossiers à la CPI.

 

Néanmoins, la CPI mène aussi ses travaux en dehors du continent africain. En janvier, nous avons reçu des juges de la Cour l’autorisation de commencer des enquêtes en Géorgie et des examens préliminaires sont en cours, entre autres, en Afghanistan, en Palestine et en Irak.

 

En Irak, nous procéderons à l’examen de la conduite des forces britanniques et nous nous pencherons plus particulièrement sur les présumés sévices infligés aux détenus dans ce pays.

 

Je n’hésiterai pas à prendre une décision si les paramètres régissant mes compétences sont réunis pour n’importe quel dossier. Quand je dis qu’accuser la CPI de cibler l’Afrique ne repose sur aucun fait pertinent, et je vous donne des exemples concrets prouvant que la Cour travaille aussi hors de l’Afrique.

 

Dans son ouvrage « Le joker des puissants », la journaliste française Stéphanie Maupas montre comment la CPI est devenue l’outil diplomatique des puissants…

 

Je ne suis pas d’accord. Les relations diplomatiques et internationales que les États entretiennent ne font pas partie de notre mandat et nous ne pouvons rien dire ou faire à cet égard. Ce qui est important pour nous, c’est que tout ce que nous entreprenons ici obéit strictement au statut de Rome, qui a créé cette Cour, et aux preuves que nous recueillons. C’est ce que la Cour a toujours fait, et c’est ce qu’elle fera toujours à l’avenir.
Tant que notre compétence et nos paramètres juridiques sont satisfaits en vertu du Statut, nous ferons ce que nous avons à faire. Si cela signifie l’ouverture d’enquêtes, nous ouvrirons des enquêtes. Si cela signifie l’ouverture d’examens préliminaires, alors c’est ce que nous ferons, mais dans le strict cadre du Statut, de la loi et des faits.

Ce que les politiciens et les États font ne nous concerne pas et ils ne peuvent pas nous instrumentaliser non plus, peu importe les critiques. Bien entendu, il est regrettable de constater que, peu importe ce que la Cour fait, les critiques et opposants trouveront toujours à cette dernière un fondement d’ordre politique et tenteront de la politiser. Mais si vous observez étroitement ce que fait la Cour, vous verrez que cette institution ne peut se permettre d’être instrumentalisée. Nous ne le permettrons pas.

 

À quelles pressions politiques votre Bureau doit-il faire face ?

 

Nous enquêtons dans des contextes politiques. Le test que nous devons toujours passer en tant qu’enquêteurs et procureurs est de préserver notre indépendance, notre impartialité et notre crédibilité. Je sais qu’en tant qu’enquêteurs et procureurs, c’est un des domaines où nous devons nous montrer fermes, et nous devons montrer que notre action vise à découvrir la vérité sur ce qui s’est passé et à rendre justice aux victimes de ces crimes.

 

Vous avez demandé aux États Unis des informations sur la torture de ressortissants afghans dans les prisons américaines, mais vous n’avez pas encore ouvert une enquête. Pourquoi ?

 

Nous travaillons avec l’Afghanistan depuis 2008, dans le cadre d’un examen préliminaire, pour voir si des crimes relevant de notre compétence ont été commises, mais également pour voir l’intérêt de la justice. Nous analysons également la gravité de ces crimes et voyons si des procédures nationales sont en cours. En Afghanistan, nous avons rencontré des difficultés pour avancer comme nous le voulions. La sécurité a été un problème au fil des années. Mon bureau travaille sans relâche et nous espérons bientôt être en mesure de décider de la nécessité de progresser sur ces dossiers.

 

Depuis 2002, la CPI a rendu quatre jugements. Ce nombre ne vous paraît-il pas dérisoire, compte tenu des 14-15 ans d’existence du TPI ?

 

Lors des premières années, nous nous sommes consacrés à la mise en place du bureau, à recruter du personnel et à élaborer des stratégies et politiques non seulement pour mon bureau, mais également pour la Cour. Nous avons également passé du temps à statuer sur les procédures telles que la protection des victimes et des témoins.

 

À partir de 2004, nous avons commencé à recevoir des renvois et des demandes pour intervenir dans des situations. Nous avons d’abord eu l’Ouganda, puis la RDC. Oui, avec le verdict de culpabilité contre Bemba en mars, le nombre de jugements est passé à quatre, mais nous avons également ouvert à ce jour 23 cas, et nous avons trois procès en cours, deux affaires qui viennent d’être confirmées et dont les procès vont s’ouvrir, ainsi que huit examens préliminaires. La Cour a du travail et nous nous y attelons. Ces résultats ne se produisent pas du jour au lendemain ; même à un niveau national, certaines affaires prennent beaucoup de temps, alors qu’elles peuvent ne concerner qu’une seule personne accusée. À la Cour, nous nous penchons sur des cas très complexes qui comprennent des centaines de milliers de victimes, et quelques centaines d’auteurs. Ensuite, nous cherchons à savoir qui est le plus responsable parmi ces auteurs. En outre, les enquêtes ont souvent lieu dans des situations de conflit qui sont toujours en cours. Cela signifie que vous êtes préoccupé par l’endroit où vous menez vos enquêtes, à la manière d’aller sur le terrain, de protéger vos témoins, de garantir votre propre sécurité et celle de votre personnel, etc. Et ça ne se passe pas au niveau national. Cela prend beaucoup de temps. Heureusement, je dispose d’un personnel très engagé et dévoué, qui fait un travail difficile et fait face à des défis tels que la subornation de témoins. En ce qui concerne la subornation de témoins par exemple, j’ai eu à porter devant la Cour des cas impliquant cinq personnes dans l’affaire Bemba, et j’ai demandé des mandats d’arrêt pour 3 personnes dans la situation du Kenya, ce qui exige du temps et des ressources de notre cœur de métier. Nous devons continuer notre travail et soutenir cette institution indépendante et impartiale, dans l’espoir qu’elle peut décourager et mettre un terme à la perpétration de crimes très graves que nous traitons.

 

Vous avez été élu pour devenir Procureur en 2011. Qu’est-ce qui caractérise votre travail ?

 

Nous avons opéré des changements importants dans la politique d’enquête en nous éloignant des enquêtes ciblées et en nous tournant vers des enquêtes ouvertes approfondies.

 

Quelle est la différence ?

 

Dans les enquêtes ciblées, vous vous concentrez sur un crime ou un incident et sur une ou deux personnes. Vous essayez dans la mesure du possible de ne pas exposer les témoins, sinon vous rencontrez des problèmes de protection. Prenez par exemple l’affaire Thomas Lubanga. Il a été reconnu coupable d’un seul crime, qui a été l’enrôlement et la conscription d’enfants dans des zones hostilités.

 

Dans une enquête ouverte, vous maintenez votre cible tout en l’élargissant. Autrefois, la stratégie consistait à aller directement vers les responsables, mais maintenant nous essayons également d’élargir les enquêtes en nous intéressant aux auteurs modérés et notoires.

 

Quelle a été la plus grande satisfaction et la plus grande frustration dans ce travail jusqu’à présent ?

 

Je crois toujours que la raison d’être de cette Cour, ce sont les victimes de ces crimes atroces. Chaque fois que je vois qu’il est impossible d’y arriver, pour des raisons qui échappent au contrôle de la Cour, comme la subornation de témoins, le manque de coopération et les tentatives délibérées de saper le travail de la Cour à tel point qu’il nous est impossible de rendre justice aux victimes, je suis envahie par la frustration. Malheureusement, nous avons vu ces situations se multiplier et faire obstacle au travail du Bureau : des tentatives pour vraiment empêcher que justice soit rendue et que la vérité soit dite.

 

En ce qui concerne mon plus beau moment, je garde toujours en mémoire la décision de la communauté internationale de mettre sur pied cette Cour. J’en étais ravie, parce que je pense que ce fut un grand moment pour la justice, la justice pénale internationale, pour la reddition de comptes et pour les victimes de ces crimes.

 

 

© Sud Quotidien, Le Calame, Le Pays, Les Echos, L’Autre Quotidien, Addis Fortune, Le Nouveau Républicain, Mutations, Le Confident, Infos Grands Lacs, Afronline/Vita (Italie).

 

 

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